EN IRAN, DES EGLISES D'ORIENT

Isaphan. Cette église du début du XVIe siècle est merveilleusement conservée. Les fresques peintes sur le plâtre sont presque intactes.


Conférence de S.E. Mgr Ramzi GARMOU
Archevêque de Téhéran des Chaldéens

Introduction

Première Partie : Grandeur de notre vocation

Deuxième Partie : Faiblesses d'une Eglise

Troisième Partie : Devenir un Petit Reste purifié, un Germe Sanctifié

ANNEXE 1 : L'Iran, Points de Repère

ANNEXE 2 : Emigration des Chrétiens

 


Introduction

Béatitudes, Eminences, Excellences, Chers amis,

Sa Béatitude Mar Raphaël I Bidawid m'a chargé de vous présenter ce rapport concernant les Eglises d'Iran et je tiens tout d'abord à vous demander d'en excuser les lacunes: je connais mieux l'Eglise Chaldéenne dont j'ai reçu la responsabilité. Je n'ai guère eu le temps de me concerter avec les Ordinaires des autres Eglises Catholiques d'Iran et je leur demande de compléter et corriger la présente intervention, et d'en pardonner les erreurs et limites certaines.

Merci de votre patience et indulgence à mon égard, d'autant que mon sujet comporte trois points spécifiques auxquels il me faut au moins faire allusion. Il va s'agir d'abord d'une culture persane bien particulière, tout à fait spécifique et différente de ce que vous connaissez au monde arabe. De plus, nous sommes au monde chi'ite et en Régime Islamique. Enfin les chrétiens forment une minorité beaucoup plus réduite que l'ensemble des Eglises du Proche Orient. Trois spécificités qui réclament du temps et quelque attention. C'est la raison pour laquelle, pour faire vite, je traiterai d'un même élan la présentation des Eglises d'Iran et les questions qui m'ont été soumises, du moins celles qui me semblent les plus importantes dans le contexte qui est le nôtre. En annexe du document que vous avez entre les mains, vous trouverez quelques réflexions plus fouillées que je ne saurai développer ici.

Quant au titre de cet exposé, "Eglises d'Orient", il entend d'abord reprendre l'ancien titre de notre Eglise locale, à l'Est de l'ancien empire romain, au-delà d'Antioche, et hors du monde arabe. Je me réjouis que vous ayez pensé à inviter des représentants de cette Eglise qui peut vous paraître "hors frontière" et je vous en remercie. L'Eglise Chaldéenne avec l'Eglise assyrienne d'Orient envisagent conjointement de remettre cette appellation en honneur car nos Eglises ont toujours voulu être catholiques en Asie, bien au-delà des frontières de telle ou telle ethnie particulière. Mais bien entendu, cette étude sur les Eglises catholiques d'IRAN englobera l'Eglise arménienne comme l'Eglise latine, bien que, chaldéen moi-même, je connais moins bien ces communautés sœurs.

Dans une première partie, je vous exposerai ce qui me paraît être la vocation de notre Eglise locale d'Iran. Ensuite je vous en dirai les faiblesses. Enfin je chercherai à vous faire partager les appels, à la lumière de l'Evangile.

Première Partie : Grandeur de notre vocation


A. Notre situation géopolitique

Notre Eglise chemine dans un vaste pays dont les dimensions pourront étonner certains: 1.648.000 km2, soit un territoire qui réunirait l'Irak, la Syrie, le Liban, la Palestine et l'Egypte, mais avec un immense désert central, inhabitable. Une population en rapide augmentation, qui comptait plus de 60 millions d'habitants au dernier recensement de 1996, qui sera notre constant point de repère dans cette étude. Cette population se diversifie en de nombreuses ethnies, restes de multiples invasions et témoins d'un passé long et tumultueux.

Vaste et divers comme un empire, dont les habitants s'urbanisent rapidement, par exemple dans cette grande capitale qu'est Téhéran avec ses quelque 15 millions d'habitants.

Depuis vingt ans, à la suite de la Révolution dont vous avez sans doute suivi les soubresauts, nous sommes devenus une République Islamique qui fait peur à beaucoup, mais dont l'image de marque en Occident me semble faussée: il s'agit d'un pays de grande culture et les persans ne sauraient être aussi fanatiques que le prétendent certains "médias" ou informations qui diabolisent notre Régime pour mieux se faire écouter. De plus, vous savez que les mentalités évoluent vite et l'élection de l'Hojat-ol-Islam Saïd Mohammed Khatémi comme Président de la République en est un signe parmi d'autres, signe très nettement confirmé par les récentes élections municipales remportées haut la main par ceux qui le soutiennent, en particulier une nombreuse jeunesse qui n'a pas connu la Révolution et qui désire un cadre de vie plus souple, plus libre mais aussi moins difficile du point de vue économique.

Quant à notre économie, vous en savez la force et la faiblesse, dues aux variations des cours du pétrole, notre principale ressource. Mais permettez-moi de rappeler que les exploitations pétrolières sont entrain de s'étendre sur une vaste zone autour de la mer Caspienne, ce qui intéresse, outre les appétits occidentaux, tous les pays de cette région d'Asie Centrale, du Caucase à la Chine, et explique sans doute bien des conflits actuels, sur les lieux où pourraient passer les oléoducs, de l'Afghanistan à la Tchétchénie, pour ne rien dire du Kurdestan, de l'Irak, de cette région du Golfe que je n'ose nommer... Zone de fractures dans notre humanité asiatique, avec de plus votre voisin Israël qui prend l'Iran pour son plus dangereux ennemi.

Zone d'avenir donc pour l'économie mondiale, mais aussi région de transition culturelle d'ouest en est, "Empire du Milieu"
entre la Mésopotamie arabe et l'Indus, ainsi que, du nord au sud, entre le monde slave ou turco-mongol et l'Arabie. Nous sommes bien évidement charnière entre le Proche Orient et l'Asie profonde, chemin obligé des invasions, à la route de la soie autrefois, aujourd'hui des oléoducs mais aussi des chemins de fer, des marchandises, des idées ainsi que des drogues, malheureusement.

Malgré les continuelles invasions qui ont douloureusement marqué son histoire, l'Iran a su conserver une authentique et très riche civilisation dont nous connaissons le glorieux passé zoroastrien et la richesse actuelle du shiisme iranien, si marqué par la poésie mystique d'un Hafez ou d'un Molânâ, une culture bien différente de celle que vous connaissez dans le monde sunnite arabe.

Dans un tour d'horizon aussi rapide, c'est malheureusement tout ce que je peux vous en dire. Pour plus de détails, permettez que je vous renvoie à la première annexe du document que vous avez entre les mains.

B. Notre histoire est-elle signe de vocation ?

Sans glisser dans le folklore ou l'archéologie, il me semble absolument nécessaire d'évoquer l'histoire asiatique de notre Eglise pour en comprendre la spécificité au sein des autres Eglises d'Orient. De plus, l'histoire n'est-elle pas signe de vocation? Cette histoire s'étale sur deux millénaires et fut perturbée par de nombreuses épreuves. Je ne peux donc qu'en rappeler très rapidement les grandes articulations.

Sans prétendre comme certains que notre Eglise fut fondée par les Mages de retour de Palestine, il faut signaler que ce grand spécialiste et ami de notre Eglise que fut le Père FIEY, d'heureuse mémoire, situe à la fin du premier siècle du christianisme la fondation de la première Eglise dans un faubourg de Ctésiphon, la capitale de l'empire Perse de l'époque. Inutile d'insister: vous ne serez pas étonnés d'une telle affirmation car vous connaissez trop le Nouveau Testament comme les relations multiples entre les communautés juives de Jérusalem avec les nombreux exilés demeurés en Mésopotamie après le retour autorisé par Cyrus le perse. Alors que le christianisme se heurtait à une persécution dans l'empire romain, notre Eglise connaissait d'abord une expansion relativement tranquille à travers la Mésopotamie, l'Arabie et les provinces du Fars jusqu'à la Caspienne.

Mais bientôt, la dynastie Sassanide, fondée 224 par le petit fils d'un grand prêtre zoroastrien, vint s'opposer à cette expansion et entamer une très sanglante persécution. Cette violence dura pendant plusieurs siècles, d'autant plus sévère qu'à partir 313 l'empereur romain était devenu depuis Constantin le défenseur des chrétiens. Dès lors, les chrétiens de notre Eglise furent perçus comme les espions des armées romaines et chaque conflit entre la Perse et Byzance vint raviver cette persécution, qui nous a valu de si nombreux martyrs. Telle fut une des raisons de l'éloignement de notre Eglise par rapport au patriarcat d'Antioche, et, après le malheureux concile d'Ephèse où Cyrille se signala par son intransigeance, brouille et rupture complète s'intallèrent à partir du 5ème siècle au cours duquel notre Eglise fut accusée de nestorianisme, pour être mieux rejetée dans les ténèbres extérieures à l'empire romain et vouée à l'oubli.

Au 7ème siècle, l'invasion arabe pénétra bien vite en territoire persan. En quelques décades, nos Eglises disparurent d'Arabie. Dans les autres régions, nos fidèles devenaient des "Dhimmis" dans leur propre pays, situation qu'il n'est pas nécessaire d'expliquer devant vous... Pourtant une élite de penseurs, de scribes et de médecins ont collaboré avec la dynastie Abbasside de Baghdad et ont permis le passage de la civilisation gréco-perse au monde arabe qui étendait ses conquêtes. Mais le petit peuple des chrétiens, soumis à une situation humiliante et obligée de verser de lourds impôts, prit l'habitude de s'affirmer musulmans pour éviter cette pesanteur. Notre Eglise qui avait si bien résisté à la persécution sanglante mais intermittente et qui fut dirigée plutôt contre le clergé, se révéla à la longue vulnérable à cette pression généralisée et permanente. Pourtant son expansion vers l'est se poursuivait: l'Inde était déjà touchée par l'Evangile, puis bientôt l'Asie Centrale, la Mongolie et la Chine, si bien que, selon les historiens, notre Eglise a rassemblé environ 80 millions de chrétiens en 250 évêchés échelonnés de la Méditerranée au Japon. Telle était notre moisson asiatique au début de ce 2ème millénaire.

Mais comment porter "un fruit qui demeure" devant non seulement l'islamisation rampante des "Dhimmis", mais aussi une série de catastrophes que j'énumère pour mémoire:

Au 14ème siècle, de sinistre mémoire, les massacres des Mongols et surtout de Tamerlan,

Au même siècle, les épidémies dévastatrices de la peste noire,

A la même période, les persécutions en Chine du temps de la dynastie MING détruisirent toute présence de notre Eglise pourtant bien implantée dans ce pays,

Enfin, toujours à la même époque, en Asie Centrale et Inde, les ambassades et voyages de missionnaires occidentaux qui, après l'échec des Croisades, entreprenaient une pénétration plus subtile mais non moins dangereuse pour notre Eglise, surtout un peu plus tard avec le Pradoado portugais.

D'où le Synode de Diamper de 1599 dont nous célébrons en un 4ème centenaire la triste mémoire cette année afin si possible d'en guérir quelque peu les plaies.

Le démantèlement de notre Eglise par la latinisation de certains, l'uniatisme qui a provoqué des schismes dans notre Eglise à partir du 16ème siècle, l'isolement de l'Inde par rapport à notre Patriarche malgré la ferme prise de position de sa Béatitude le Patriarche AUDO au cours du premier Concile du Vatican.

Rappelons aussi les massacres à l'occasion des guerres mondiales de ce siècle.
Et enfin, l'émigration galopante aujourd'hui...

Si nous en faisons mémoire à l'occasion du Jubilé de l'an 2000, ces nombreux événements douloureux ne nous invitent guère à la jubilation: nous sommes passés de 80 millions à un petit million sur l'ensemble du Moyen Orient. Nous ne pouvons ni même ne devons oublier ce passé comme semble nous y inviter le Concile , comme Marie et l'Eglise n'ont pu oublier la Croix du Fils Unique, même après sa sainte Résurrection. Pour guérir, il nous faut faire mémoire en présence du Sauveur qui peut panser nos plaies. Faute de faire mémoire, nous risquons de nous construire un passé mythique, source de bien des passions...

En conclusion de cette première approche, résumons-nous. Notre situation géographique qui nous situe au-delà du monde arabe, à la charnière entre Antioche et Ernaculam, vient comme confirmer notre histoire, marquée du sang de si nombreux martyrs, bu par la terre de ce vaste continent. Cette histoire nous indique une vocation nettement asiatique, au service d'un continent si riche de cultures et de religions très anciennes, si peuplé aussi, si pauvre et si peu marqué par l'Evangile de Jésus-Christ. Les Evêques de ce continent réunis en Synode l'année dernière ont d'ailleurs souligné fréquemment combien la tradition latine, trop occidentale, était peu apte à pénétrer en profondeur ces pays dont naguère la tradition syriaque fut presque complètement chassée par les persécutions. La rigueur de ces persécutions ne montre-t-elle pas combien cette tradition syriaque pouvait profondément pénétrer la culture de ces pays, au point d'y être suivie comme si dangereuse? N'y a-t-il pas là un appel évident vers l'Asie? Nous y reviendrons.

La rigueur de celles-ci ne montre-t-elle pas combien cette tradition syriaque avait profondément pénétré la culture de ces contrées, au point d'être sentie comme dangeureuse.


 

Deuxième Partie : Faiblesses d'une Eglise

Ceux parmi vous, qui connaissent tant soit peu notre Eglise d'Iran, ont sans doute eu la politesse de réprimer un sourire de commisération en écoutant ce qui précède. La vocation que j'ai esquissée ne correspond en rien aux possibilités de notre Eglise, à ses dimensions, à ses énergies spirituelles, et il me serait trop facile et insuffisant de répondre à l'objection en affirmant que l'Eglise des Apôtres n'était guère humainement plus puissante que la nôtre. A la suite de ce millénaire éprouvant, il nous faut aujourd'hui discerner ce qui est Espérance basée sur l'Evangile de ce qui n'est que rêve utopique. Auparavant regardons la situation actuelle de nos Eglises en Iran.

Selon les chiffres du dernier recensement de 1996 que je cite à titre indicatif, sachant que certains les estiment en dessous de la réalité, l'ensemble des chrétiens ne représente aujourd'hui que 78.000 personnes pour plus de 60 millions d'habitants, soit un pourcentage de 1,3 pour mille, chiffre qui a très certainement diminué depuis 1996. Incontestablement, nous ne sommes plus qu'une très faible minorité en Iran.

Communauté très fragile, spirituellement comme humainement, car outre ce pourcentage extrêmement faible, nous souffrons de multiples blessures. Et tout d'abord nos divisions: il s'agit d'une minorité fragmentée en plusieurs ethnies et divisée en sept Eglises.

Le schéma n° 4 ci-dessus vous détaille ces divisionPour simplifier notre regard et pour tenir compte de ceux qui pensent que les chiffres du recensement sont trop faibles, admettons que l'ensemble des chrétiens rassemblent 100.000 personnes de nationalité iranienne cf. schéma, sans décompter les étrangers dont le nombre est très fluctuant. En ce cas, les Arméniens représenteraient quelque 80.800 dont 800 catholiques; les Assyro-Chaldéens, environ 16.000 dont 8.500 catholiques.

Quant aux Eglises d'Occident, latine comme réformées, je les ai soulignées sur le tableau n° 5 afin de ne pas les oublier car elles sont minuscules, bien que puissantes par d'autres points de vue. Donc le total des catholiques représente 9.700 fidèles, avec une nette majorité de Chaldéens. C'est infime comme un "petit troupeau"!

Notre diagnostic ne doit pas oublier d'autres signes de faiblesse que j'énumère :

Depuis des siècles, il n'y a plus aucun Monastère en Iran, civilisation ancienne très marquée par le zoroastrisme, la mystique musulmane et l'ancienne tradition contemplative des Eglises d'Orient.

La Conférence épiscopale d'Iran ne se réunit qu'une demi-journée par an. Il est vrai que nous sommes séparés par de longues distances et que chacun participe au Synode de son Eglise.

85 % du clergé catholique d'Iran a été expulsé ou a quitté le pays depuis la Révolution islamique. Jusqu'à présent, ceux qui ont pu venir les remplacer se comptent sur les doigts d'une main. Or aujourd'hui en Iran nous sommes 8 ministres chaldéens, dont seulement 2 iraniens d'origine, 3 venus de l'Irak, 2 venus de France et 1 venu de l'Eglise Syro-Malankare de l'Inde. Quant aux Arméniens catholiques, ils comptent seulement 2 ministres, tous deux venus du Liban.

Depuis des décennies, aucune vocation à la prêtrise dans mon diocèse de Téhéran. C'est un profond tourment... En effet, nous ne pouvons plus guère attendre une aide de l'étranger: le séminaire de Bagdad ne compte que 41 séminaristes chaldéens, nombre insuffisant pour répondre aux futurs besoins de l'Eglise d'Irak. Et vous savez la crise des vocations en Occident.

En Iran il est vrai, il n'existe aucun séminaire, aucune faculté de théologie pour former aux ministères. Nous faisons ce que nous pouvons. Mais peut-on espérer qu'à l'avenir l'Eglise latine aidera notre Eglise locale d'Orient à former de jeunes adultes sans les attirer vers elle?... Malgré l'effort mené depuis quelques années, les ouvrages de théologie en persan restent insuffisants pour une formation théologique sérieuse dans cette langue. Ces ouvrages sont à peine suffisants pour animer un recyclage et surtout une initiation donnée à des hommes mariés qui seraient disponibles pour recevoir le Sacerdoce. Quel renouveau d'ailleurs avons-nous suscité pour ce ministère traditionnel et qui fut si important pour la vie de petites communautés en difficulté ?

Aucun séminaire donc et aucun institut pour promouvoir l'adaptation de la Liturgie et son renouveau en fonction de notre pays, l'approfondissement du dialogue œcuménique comme inter-religieux, pour réfléchir aussi aux graves questions que pose un effort d'inculturation dans cette civilisation séculaire si riche, ni pour approfondir aucun des autres grands sujets qui vont être débattus au cours de ce saint Synode.

Le message du Concile Vatican II n'a pas été transmis à nos communautés ni ses textes traduits en persan, pas plus d'ailleurs que les grandes encycliques ni les lettres de nos Patriarches, sauf la dernière il est vrai sur le mystère de l'Eglise. Ces retards dans la traduction et de la transmission en persan s'expliquent fort bien: pour une population chrétienne extrêmement réduite, il nous faut faire le même travail que vous faites au service d'une communauté de chrétiens arabophones cent fois plus nombreuse... Qualitativement, nous avons en effet autant de besoins que des communautés plus nombreuses.

La Bible est traduite en Persan sans doute, mais cette traduction date de cent ans, aujourd'hui tout à fait défectueuse, incomplète et sans note explicative. D'ailleurs sa diffusion en Iran demeure interdite par les autorités depuis plus de dix ans.

Emigration Galopante

Il me faut terminer cette liste de faiblesses par celle qui menace le plus immédiatement l'existence même de notre Eglise en Iran, je veux parler de l'émigration galopante des Chrétiens.

Etant donné l'importance de cette menace et le peu de temps qui m'est imparti, j'ai choisi de vous en remettre une étude un peu détaillée en annexe de cet exposé, ce qui me permet d'aller très vite et de me résumer. Le tableau de l'évolution du pourcentage des chrétiens par rapport à l'ensemble de la population iranienne est éloquent (cf. schéma n° 6): depuis la veille de la Révolution et de la guerre, soit en 20 ans nous sommes passés de 5 à 1 pour mille, soit d'un total de 169.000 chrétiens à quelque 78.000.

Evolution selon les chiffres des recensements du pourcentage des Chrétiens par rapport à la population iranienne

Cet affaiblissement provient, à mon sens, de trois facteurs conjugués: d'abord bien sûr la forte émigration, surtout des jeunes, donc un vieillissement de la communauté et une mortalité nettement plus élevée, enfin un taux de naissance nettement moins fort chez les chrétiens, beaucoup plus urbanisés que l'ensemble de la population (99 % contre 61 % pour l'ensemble). Quant à l'émigration, vous connaissez tous ce phénomène et en souffrez. J'apprends qu'en liaison avec les douloureux événements que nous connaissons, un phénomène similaire s'accélère dangereusement au sein des Eglises d'Irak, qui sont pour nous en Iran ce que représente le Liban pour les Eglises de Syrie ou de Jordanie. Si nos arrières craquent, qu'allons-nous devenir ? Chez nous, l'émigration rapide affecte une toute petite communauté très fragile et me semble particulièrement dangereuse. Cette épidémie frappe d'abord les élites et les jeunes, surtout les jeunes gens.

Plusieurs conséquences :

Avec qui les jeunes filles restées sur place au foyer vont-elles se marier ? Et si elles épousent un musulman, la loi les oblige en Iran à devenir musulmanes.

Les jeunes partent: du fait de leur vieillissement, nos communautés sont obligées de donner une certaine priorité aux soins prodigués à nos vieillards: beau témoignage de charité certes, mais au détriment d'autres tâches d'évangélisation, étant donné le manque drastique de personnel.

Et si c'est notre privilège de travailler au service des plus pauvres qui n'ont pu partir et donc d'une Eglise très décharnée, il devient difficile d'éduquer en eux l'Espérance non pas en une survie mais en une Résurrection et la question posée à Ezéchiel (37/3) devient lancinante: "Fils d'homme, ces ossements vivront-ils ?"

Je vous ai dit que nous n'avions aucune crise de vocation: nous n'avons aucune vocation sacerdotale et comment en aurions-nous au sein de familles qui parlent de départ et cherchent un hypothétique visa ?

Parmi ceux qui restent, la fragilisation de notre communauté et cet écroulement de leur passé communautaire provoquent parfois des tensions passionnelles et des réactions éthniques, qui ne sont pas sans conséquence sur la vigueur de notre communion ecclésiale et de notre témoignage...

Dans ces conditions, il nous est difficile de promouvoir un dialogue inter-religieux, sinon celui mené tout naturellement par ces familles qui partagent la vie quotidienne des iraniens musulmans et témoignent de valeurs humaines complémentaires. Mais nous ne sommes guère d'accord avec ceux qui, spécialistes, viennent d'autres Eglises étrangères tenir des dialogues en Iran, oubliant que pour être chrétien, un tel dialogue ne peut ignorer l'Eglise locale, si faible fut-elle! Que ces spécialistes soient disponibles en vue d'aider notre Eglise locale dans sa mission, grand merci! Mais pas plus !

En bref, serions-nous donc appelés à vivre, avant toutes les Eglises ici représentées, le prototype d'une étrange vocation: disparaître? Pourtant, je ne vois pas que notre pays, comme d'autres, puisse espérer un quelconque avantage de la disparition de toute présence chrétienne.

Mais tous les renouveaux sont possibles à l'Esprit de Dieu !

 


 

Troisième Partie : Devenir un Petit Reste purifié, un Germe Sanctifié

Vous vous en doutez, il ne m'appartient pas de savoir quel regard Dieu dans son Amour porte sur notre Eglise: une minorité évanescente ou un Petit Reste purifié, une Racine en terre aride, un Germe fécond? (Isaïe 6/13, 53/2, Zacharie 3/8).

Outre nos faiblesses, que je vous ai détaillées, je tiens à souligner brièvement mais clairement les signes de vie et de renouveau :

Parmi nos jeunes chrétiens, un bon nombre sont avides de Jésus-Christ et étudient l'Evangile ensemble. S'ils sont fatigués de certaines de nos habitudes héritées du passé, c'est signe de vitalité: à nous de ne pas les décevoir par nos lenteurs !

Je sais des réunions d'Evangile qui rassemblent plusieurs prêtres et pasteurs de diverses Eglises, entre lesquels s'est liée une profonde amitié, source de confiance et collaboration.

Et ce petit fait n'est qu'un signe: dans leur pauvreté, chacune de nos Eglises ne peut isolément répondre à tous ses besoins. Notre fragilité nous accule à l'œcuménisme et à la collaboration.

Dans le même sens, il est peut-être possible que les ethnies chrétiennes, arménienne comme assyro-chaldéenne, voyant leur nombre diminuer si rapidement, laissent s'abaisser certaines barrières, se rapprochent et permettent par-là même l'émanation d'une Eglise locale pour l'Iran.

Je constate avec étonnement que notre pays est plus tolérant que d'autres et admet que certaines personnes, attirées par Jésus Christ, osent chercher leur chemin vers l'Eglise. Deviendront-ils ces "prémices que l'Iran offre au Christ" (cf. Romains 16/5), si du moins ils peuvent demeurer enracinés dans leur civilisation, peut-être comme le grain qui meurt (Jean 12/24) en union à la Croix, unique source d'Esprit pour notre pays ?

Enfin quelques laïcs se sentent attirés par une vie de consécration et de pénitence, selon une vocation traditionnelle et pré-monastique que notre Eglise ancienne a appelé "Ihidaya": avoir un cœur unifié par le Fils, l'Unique époux; Ihidaya, beau témoignage donné à l'Unicité de Dieu, "Taohîd" (cf. Psaume 86/11).

Ces faits se passent chez nous. Mais notre Eglise locale d'Iran fait partie d'une communion d'Eglises qui évoluent-elles aussi, et plus vite que nous. Je note en particulier certains points qui nous concernent plus directement :

Les dialogues théologiques et pastoraux entre nos Eglises d'Orient provoquent une accélération chez nous dans la collaboration et l'amitié. Ils creusent la soif de l'Unité retrouvée. Le Conseil des Eglises du Moyen Orient peut nous y aider, si en son sein comme parmi les Eglises arabes, l'Iran et ses Eglises ne sont pas oubliées et que circule mieux l'information, signe de communion... Cette information supposerait une attention spéciale aux petites minorités comme la nôtre: il nous est parfois difficile de savoir jusqu'à l'existence des Lettres Pastorales de nos Patriarches...

Le Synode des Evêques d'ASIE auquel j'ai eu la grâce de participer a posé un fait étonnant: nous ne sommes pas seulement les Eglises d'Orient, mais aussi des Eglises d'Asie. Cette vocation me paraît particulièrement exacte concernant les Eglises de tradition syriaque étant donné l'histoire qui est la leur. Me permettez-vous de souhaiter ardemment que nous puissions continuer dans cette ligne et que chaque Eglise retrouve ses liens avec ses sœurs, j'entends cela en particulier des Eglises étirées vers l'Asie que sont les Eglises Maronite, Syriaque, Chaldéenne, Syro-Malabare, Syro-Malankare ? ... Isolés les uns des autres, à quelle pertinence pouvons-nous prétendre en vue de la mission en Asie ? Mais si nous retrouvons notre cohésion syriaque enracinée dans notre histoire commune redécouverte et actualisée, nous pourrons rendre sens et signification à nos petits restes éparpillés, ceci alors même que les Evêques latins d'Asie en ce même Synode se plaignaient de leur occidentalisation trop poussée ?

La Stèle syriaque de Sig-nan-fou, Credo écrit en chinois avec des expressions bouddhistes, n'a pas provoqué dans notre Eglise une crise semblable à la fameuse "querelle des rites"...

J'aime à espérer qu'un prochain Congrès des Evêques d'Orient pourra inviter des représentants de nos frères des Eglises Orientales de l'Inde, dont nous séparent les mauvaises habitudes d'un cadre canonique inadapté, héritage d'un passé douloureux.

Vos Eglises cherchent avec vigueur à s'adapter à la civilisation arabe au milieu de laquelle vous vivez et à laquelle vous êtes envoyés. Pour nous, c'est promesse d'une diversification au sein de notre communauté chaldéenne et de notre Patriarcat, car votre effort d'acculturation nous est un appel à une semblable acculturation, mais au service de la civilisation persane. Ici comme ailleurs, cette hypothèse suppose que le principe du subsidiarité soit appliqué à tous les niveaux de responsabilité.

D'ailleurs la création d'un Conseil des Patriarches Catholiques d'Orient me semble porter inchoativement la promesse d'une évolution de l'institution patriarcale afin que nous ayons un unique Patriarche pour rassembler des Eglises vraiment locales, chacune spécifiée par sa vocation de service d'une ère de civilisation. Est-ce Utopie d'un rêveur ou Espérance fondée sur la Parole de Dieu et l'élan du Concile ?

Concluons : certes, il ne suffit pas d'être une infime minorité pour, par-là même, prétendre être ce Reste purifié, ce Germe sanctifié. Cet exposé vous a peut-être paru quelque peu pessimiste parfois. Je fais miennes ces lignes de l'Evêque d'Amiens publiées dans la revue Christus (p.160) l'année dernière dans un article qui avait pour titre "L'Eglise humiliée". Mgr Jacques NOYER affirmait :

"Oser regarder, oser nommer, oser décrire les humiliations de notre Eglise, n'est en aucune façon manquer de foi. Nous gardons toute notre confiance au Christ et à son Esprit, mais nous refusons de vivre dans l'illusion. Il s'agit là sans doute d'une démarche difficile et pourtant essentielle. Dans la tempête de l'humiliation, nous risquons de perdre cœur. "Hommes de peu de foi" nous dira Jésus quand nous lui aurons fait part de notre angoisse. Mais il ne nous demande ni de commander à des vents qui ne nous obéissent pas, ni de nous endormir près de lui en faisant de beaux rêves. Regarder le creux des vagues, témoigner de la frayeur de l'équipage et en même temps réveiller le Christ qui dort, n'est-ce pas cela vivre en Eglise ?"
 

Et l'Evêque d'Amiens de développer sa pensée en trois paragraphes intitulés: "L'épreuve de la stérilité", "l'épreuve de l'impuissance", "l'épreuve de l'insignifiance".
Ce qui peut être exact concernant le diocèse d'Amiens en France, l'est combien plus à Téhéran!

Quant à moi, j'espère trouver avec votre appui une "petite voie" ecclésiale pour mon "Petit Troupeau", comme Ste Thérèse de Lisieux a su la trouver pour son cœur blessé en devenant une enfant totalement abandonnée entre les mains du Père, ceci tout au cours de sa vie, avant d'être proclamée patronne des missions, patronne aussi des causes impossibles, puis Docteur de l'Eglise... Ste Thérèse de l'Enfant Jésus et de la Sainte Face: quel programme pour nous !

Quant à mon souhait, il se fera bref et souriant: qu'à l'image de l'apôtre Paul, l'un ou l'autre d'entre vous ait un songe et entende cet appel murmuré: "Passe en Asie, viens à notre secours!" (cf. Actes 16/9). "Passe en Asie, viens à votre secours" (cf. Actes 16/9). Cet appel fut actualisé par Sa Sainteté le Pape Jean-Paul II qui, en conclusion du Synode spécial pour le Liban, affirmait sa joie pour l'ouverture de l'Eglise du Liban vers d'autres pays, parmi les quels il nommait en premier lieu l'Iran (Message n°86).

Nous continuons donc à espérer. Mais ne tardez pas trop !... Merci de votre indulgente attention.

 


 

ANNEXE 1 : L'Iran, Points de Repère

a) Géographie

Superficie : 1.648.000 km 2 soit environ un vaste territoire qui réunirait l'Irak, la Syrie, la Palestine et l'Egypte, ou, si vous préférez, trois fois la superficie de la France. Mais un immense désert central, complètement stérile, occupe plus de 20% du territoire.

Capitale : Téhéran, 15 millions d'habitants, au Nord du désert central, dans le cours de son histoire presque tri-millénaire, l'Iran a eu 14 capitales successives, situées globalement autour du désert central: Ecbatane, Persépolis, Suse, Nichapour, Boukhara, Chiraz, Isphahan, Tabriz, Hérat, Qazvin, Mashhad, enfin Téhéran.

Population : Plus de 60,1 millions d'habitants au dernier recensement de 1996, contre 34 millions en 1976. Jeunes de moins de 30 ans: 5 habitants sur 6. La moitié de la population a moins de 18 ans. Enfants par femme: 3,2 en 1995, (contre 7,9 en 1976). Contraception favorisée depuis 1986. De 1986 à 1996, la génération des 0-14 ans passe de 45,5 à 39,5% de la population totale. Les jeunes adultes sont en passe de prendre le premier plan: dans le même temps, les 15-65 ans sont passés de 51,5 à 56,1%.

Mais dans 20 ans, population probable de 120 millions d'habitants, avec de graves problèmes, surtout d'alimentation en eau étant donné la pluviométrie trop réduite.

Urbanisation : 61% en 1996 pour 33,7% en 76 et 49,5% en 86. Diaspora en Occident estimée à 2 millions en 98, (contre 1 million en 1978).

Note : la plupart des chiffres qui précèdent sont issus de "Atlas d'Iran", B. Hourcade, Ed. Reclus 1998

Organisation politique : République Islamique
Répartition des pouvoirs, selon la Constitution révisée en 1988:

Démocratie religieuse : électeurs à partir de 16 ans.

Guide (Rahbar et Vilayat-e-motlaq-e faqih) : choisi à vie (et éventuellement démis) par le Comité des Sages parmi les autorités religieuses. Autorité suprême: chef des armées et forces de l'ordre; nomme le ministre de la Justice; nomme le responsable de la radiotélévision et de divers organismes officiels influents.

Comité de Surveillance "Shoray-e-Negahbân" : 12 membres: 6 ayatollah et 6 juristes, choisis pour 8 ans par le Guide. Surveille les projets de lois du parlement et autres décisions qui doivent être conformes avec l'Islam et la Constitution. De même, fait un choix parmi les candidats et surveille les élections.

Comité de Conciliation "Maslahat-e-Nezâm" : choisi par le Guide comme son Conseil. Tranche les conflits entre les autres centres d'autorité, en particulier entre le Parlement et le Comité de surveillance.

Président de la République: élu pour 4 ans au scrutin universel; chef de l'exécutif; présente les ministres à l'Assemblée pour approbation.

Assemblée (Majles) : 278 députés élus au suffrage universel pour 4 ans Président élu par les députés pour un an. Pouvoir législatif. Peut démettre les ministres et le Président.

Shohray-e-shahr: conseil municipal; élu pour 4 ans au suffrage universel; élit le maire et surveille le travail de chaque municipalité.

Economie : données de 1997 :

Produit National Brut par habitant 1.820 dollars (en comparaison, la France 22.300)
Inflation: officiellement: 18%, mais estimée à 30-35%

Salaire mensuel moyen : 500 fr.

Dette extérieure : 44 milliards de dollars en Mai 95.

Pétrole : ressources d'abord pétrolières, avec d'importantes réserves: 21.000 milliards de m2 de gaz, 2° rang mondial, et 12.030 millions de tonnes de pétrole, 5ème rang. Production: 3,36 millions de barils/jour, mais la consommation intérieure atteint 1,5 million de B/J: consommation de la Chine. Richesses encore plus prometteuses du fait des récentes exploitations dans la mer Caspienne et en Asie Centrale, source par ailleurs de dangereuses concurrences et de conflits (cf. carte des projets d'oléoducs dont un à travers l'Iran malgré veto USA.). Gisements en Mer Caspienne estimés à 15 milliards de tonnes, équivalents aux réserves du Koweït, ou 100 milliards de barils de pétrole et 7,5 milliards de mètres cubes de gaz.

Le précédent budget iranien tablait sur le baril de pétrole brut à 16 dollars. Il est tombé à moins de 12 dollars. Une baisse d'un dollar se traduit par une perte de 800 millions à un milliard de dollars pour le pays. Cette année, les recettes pétrolières constitueront 23% des revenus de l'Etat, contre 50% en 1996. En Mars, le litre d'essence est passé de 200 à 350 rials, prélude à une hausse des prix généralisée.

Energie nucléaire : centrale de Boushehr en construction avec collaboration russe, et opposition d'Israël et USA.

Chômage : 20% de la population active. En Janvier 99, le directeur de la chambre de commerce de Téhéran reconnaissait que de 18 à 36 millions d'iraniens vivaient en deçà du seuil de pauvreté.

Emplois féminins : 20% des femmes actives, en nette augmentation.

Commerce : zone de transit de plus en plus important entre la Turquie et le monde arabe d'une part et l'Asie Centrale et l'Inde d'autre part, par voies ferroviaires en développement rapide (en 1996, transit vers l'Asie centrale et d'un million de tonnes par voie ferrée et 2,5 millions de tonnes par camions), voies maritimes (Golfe), oléoducs en projet malgré l'opposition des USA., de la Caspienne au Golfe.

b) L’Iran actuel : repères chronologiques 1951: Nationalisation des pétroles, Mossadegh 1er ministre, shah en fuite.

1953: Le shah est rétabli sur son trône par l'armée soutenue par la CIA.
1962: Révolution blanche très critiquée.
1971: Somptueuses festivités du 2.500ème anniversaire de la monarchie.
1978: Manifestations massives et répétées contre la monarchie.
1979: Renversement du shah et instauration de la République Islamique.
4.11.79: Occupation de l'ambassade américaine et prise de 65 otages.
Fin 1979: Invasion de l'Afghanistan par les troupes soviétiques. Guerres. Plus de 2 millions de réfugiés afghans en Iran.
1980-82: Lutte contre les partis de gauche qui avaient participé à la Révolution.
24/4/80: Echec de la tentative USA. pour libérer les otages.
1980-88: Guerre Iran-Iraq: 700.000 morts du coté iranien?
20.8.88: Entrée en vigueur du cessez-le-feu
1989: Fatwa de l'Imam Khomeiny contre Salman Rushdie.
3/06/89: Mort de l'Imam Khomeiny, remplacé par l'ayatollah Khamenei.
1991: Dissolution de l'URSS. et indépendance des pays du Caucase et de l'Asie Centrale.
Janvier 93: "Guerre du Golfe". Guerre en Arménie pour le Haut Karabakh.
1995: Progression des "Taliban" en Afghanistan.
1995: Embargo américain contre l'Iran.
Août 1997: Election de Khâtami, président de la République avec 72% des suffrages exprimés. Lutte entre fondamentalistes, partisans du "Guide" Khaménéi, et modérés, partisans du Président Khâtami.
Septembre 98: Le gouvernement décide que l'Iran n'aiderait pas les extrémistes qui voudraient tuer Salman Rushdie. Cette question reste disputée.
Octobre 98: Election de l'Assemblée des Experts (Khobregân): le Conseil de Surveillance (Negahbân) refuse la candidature de 229 postulants, favorables à Khâtami, sur un total de 396.
Hiver 1998: Meurtres de 5 intellectuels et écrivains partisans de Khâtami, attribués à certains éléments de ministère des Renseignements sous l'influence du Guide Khamenei. Plusieurs journaux sont interdits.
Mars 1999: Elections de conseils locaux: nette majorité aux partisans du Président Khâtami.

c) L’Iran, cultures et religions

Ethnies :

1. Persans : 50 % de la population.
2. Turcs Azeris : 20 %
3. Kurdes: 8 %
4. Divers : 22 % dont Baloutches, Arabes, Turkmènes, Juifs et de petites ethnies chrétiennes, arménienne et assyro-chaldéenne.
5. Réfugiés : 2 millions (?) d'Afghans, souvent shi'ites et persanophones.

Langue officielle :

Le Farsi (persan), langue indo-européenne, donc non sémite.

Alphabétisation : 80% en 1996 (contre 59% en 1976).

Le farsi (persan) dans le monde : en Iran, Afghanistan et Tadjikistan, une population totale de 93 millions d'habitants dont 50% a le persan comme langue maternelle. Regain d'intéret pour cette langue au Caucase et en Asie Centrale, dans les Républiques récemment libérées de l'emprise soviétique.

Répartition etnique de la population (estimation 1990: total = 54.700.000)  :

Groupe iranien

Persans 26.000.000
Kurdes ..5.500.000
Talechis
Guillanis ..3.000.000
Mazandaranis ..2.000.000
Bakhtiars .....900.000
Lors ..2.400.000
Baloutches ..1.200.000
Total 49.100.000

Groupe Turc

Azéris ...9.500.000
Turkmènes ......800.000
Total 10.300.000
Arabes : 1.200.000

Estimation 1990 :

Chi'ites : près de 85%
Sunnites 2% à 15% (majorité des Kurdes et de même Baloutches et Turkmènes et villes du Golphe) (Source: Atlas des peuples d'Orient p. 125).

Recensement de l'Iran :

Année millions d'habts chrétiens juifs zoroastriens
1956 18,9 115.000 65.000 16.000
1966 25.8 149.000 61.000 20.000
1976 33.7 169.000 62.000 21.000
1986 40.5 98.000 25.000 19.000
1996 60.1 78.000 12.000 30.000

Source : Atlas de l'Iran, B. Hourcade, p. 34 et 76.

 


ANNEXE 2 : Emigration des Chrétiens

Le tableau du pourcentage des minorités chrétiennes dans la population de l'Iran (p.12 de l'exposé) nous a alertés: en 20 ans, nous sommes passés de 0,5% à 0,1%. Cette diminution brutale est due à un taux de natalité nettement plus faible chez les chrétiens, mais surtout à une émigration très accélérée depuis la révolution et la guerre (cf. schémas 4, 5 et 6).

Cette émigration vers l'Occident représente un fléau qui menace l'existence de toutes nos Eglises en Orient. Il s'est abattu avec une rigueur et une ampleur particulières sur nos communautés en Iran. Et le mouvement continue inexorablement, quand du moins les familles en ont la possibilité. Avant d'en évoquer les conséquences et les causes, essayons-en d'abord une description:

1. Nos fidèles Assyro-Chaldéens ont quitté depuis déjà plusieurs générations - en particulier à l'occasion des massacres au cours de la première guerre mondiale - leur implantation traditionnelle dans les villages autour d'Ourmiah, où selon la majorité des auteurs, ils étaient quelque 30.000 personnes à la veille de ce premier conflit mondial2. Ils ont appris dès ce moment le chemin de l'Europe et de l'Amérique où ils faisaient fortune avant de revenir au pays, du moins certains d'entre eux. D'autres, plus nombreux, se sont dirigés en Iran vers les zones pétrolifères et les grandes villes. Par-là même, ils se sont urbanisés nettement plus vite que l'ensemble de la population iranienne. Venus surtout à Téhéran, ils ne sont pas rassemblés dans des "quartiers chrétiens" à l'instar de ce que nous connaissons dans d'autres villes du Proche Orient. En particulier pour les assyro-chaldéens moins nombreux que les Arméniens, cette urbanisation présente un fort déracinement qui compromet la transmission de la langue communautaire et des traditions ecclésiales.

2. De plus, ce premier déracinement les a fait passer si je puis dire du monde encore assez traditionnel et moyenâgeux des villages au monde moderne des grandes villes. Une fois perdues leurs racines villageoises, ce premier mouvement les prépare bien à une émigration vers l'Occident. Voici ce qu'en dit le Père Antoine SONDAG, secrétaire de la Commission française "Justice et Paix": "Les grandes villes sont des lieux de déstructuration des cultures traditionnelles, des lieux par où s'insinue l'influence "occidentale". Celui qui a quitté son village pour s'installer en ville a subi un choc culturel si fort qu'il est désormais prêt à quitter son pays pour s'installer dans une grande ville à l'étranger". Et d'ajouter un peu plus loin comme pour éclairer nos espoirs illusoires: "Si un pays décide de se donner l'image d'un Etat strict qui n'accueille plus - par exemple la France actuellement - cela ne fait pas diminuer le nombre de migrants mais les détourne vers les pays voisins"3. Or, selon le recensement de 1996, alors que les iraniens sont urbanisés à 60,1%, ce pourcentage s'élève à 99% chez les chrétiens. Ils sont donc touchés de plein fouet par le passage à ce dépersonnalisant "melting-pot" que représentent les grandes villes modernes, comme Téhéran, dont l'agglomération compte quelque 15 millions d'habitants.

3. Quant à l'ampleur de ce mouvement migratoire, il est toujours en augmentation et donc difficile à chiffrer. Le Bulletin de l'Œuvre d'Orient4 s'y essaie en décrivant la géographie de l'émigration des fidèles chaldéens, qu'ils soient irakiens ou iraniens: 85.000 en Amérique, 22.000 en Europe, 1.000 en Australie et plusieurs milliers dans les pays du Golfe. Quant aux pays de passage et d'attente, on dénombre quelque 20.000 chaldéens qui cherchent à trouver un pays d'accueil. La situation ainsi décrite date de 1992 et n'a pas dû s'améliorer depuis, bien au contraire.

4. Je ne possède aucun renseignement statistique fiable sur les Arméniens d'Iran, nettement plus nombreux que les Assyro-Chaldéens, nous l'avons vu. On aurait pu espérer que ceux qui émigrent se dirigent vers l'Arménie toute proche et libérée du joug soviétique depuis 1989. Cette République compte près de 4 millions d'habitants. Mais de 50.000 à 70.000 arméniens quittent leur pays chaque année5 S'il en est ainsi, nos frères arméniens d'Iran partent non pas en Arménie comme il eût été souhaitable, mais en Occident eux aussi.

A vue humaine, cette tendance n'a donc aucune raison de s'arrêter ni même de se ralentir tant que les familles auront encore quelques possibilités matérielles pour acheter un visa. Il s'agit donc d'une véritable épidémie qui s'accélère même depuis que la guerre est terminée, et continue à délabrer les familles comme le tissu ecclésial de nos communautés. La vitesse et l'ampleur de cette émigration chez nous font malheureusement des Assyro-Chaldéens le sinistre prototype de ce qui menace d'autres Eglises d'Orient. Car ce qui nous arrive aujourd'hui pourrait atteindre demain d'autres minorités en Orient: être en voie de disparition.

Or j'apprends de divers cotés qu'un phénomène similaire s'accélère dangereusement au sein des Eglises d'Irak, qui sont pour nous en Iran ce que représente le Liban pour les Eglises de Syrie ou de Jordanie. Si nos arrières cèdent, qu'allons-nous devenir ?

Les conséquences d'une telle hémorragie sont évidentes :

1. L'élite humaine de nos communautés se disperse. Ce sont bien sûr les personnes les plus fortunées, les plus ambitieuses et les plus cultivées qui ont d'abord pris l'initiative du départ et leur relative réussite entraîne d'autres personnes à leur suite, qui sont moins bien préparées à une telle aventure.

2. De plus, ce sont les jeunes qui partent d'abord, et surtout les jeunes gens. D'où un net vieillissement de notre communauté et une question grave: si les jeunes gens partent, que vont devenir les jeunes filles? Seront-elles amenées à se marier avec un musulman, et donc à devenir musulmanes, comme c'est obligatoire chez nous en de pareil cas ?

3. Bien entendu, les jeunes ne peuvent guère penser à assumer une responsabilité dans notre Eglise, et par exemple à devenir prêtres, quand leur famille vont d'ambassades en consulats en quête d'un visa. Et tout ce que nous cherchons à construire parmi nos jeunes semble bâti sur le sable: un simple coup d'œil sur nos carnets de téléphone tout marqués de rayures sont là pour en témoigner...

4. Parmi ceux qui restent, la fragilisation de notre Eglise et cet écroulement de leur passé communautaire provoquent parfois des tensions passionnelles et des réactions ethniques, qui ne sont pas sans conséquence sur la vigueur de notre communion ecclésiale et de notre témoignage...

5. Enfin, on imagine sans difficulté les conséquences de ce déracinement pour ceux qui, partis vers l'Occident, se trouvent confrontés à un monde auquel ils n'étaient guère préparés. L'équilibre de la vie familiale et la transmission de la foi s'en ressentent durement.

6. Il semble malheureusement tout à fait utopique de penser qu'à l'image de ce qui s'est passé en France par exemple à l'occasion de la forte migration russe à la fin de la première guerre mondiale, nos fidèles pourront non seulement garder les traditions de notre Eglise mais les adapter à leur nouveau milieu de vie, provoquant ainsi une saine diversification au sein des Eglises d'Occident et un plus profond œcuménisme chez ceux qu'elles envoient vers l'extérieur. Il faudrait pour cela que notre Hiérarchie puisse accompagner ces fidèles et favoriser ce renouveau...

Parmi les causes de cette migration, nous sommes bien conscients des causes humaines, culturelles, socio-économiques ou historiques, causes qui, pour une bonne part, ne dépendent pas de nous. Mais il en est peut-être d'autres, plus liées directement à l'Evangile et à notre responsabilité pastorale :

1. Avons-nous fait tout ce qui nous est possible pour que cette situation assez récurrente de "dhimmis" puisse être comprise comme un appel à mieux vivre la pauvreté selon l'Evangile: "Pour aller à Jésus Christ, sortons du camp en portant son opprobre" (Héb.13/13) ?

Autrefois, cette "dhimmitude" inclinait de nombreux chrétiens à changer de religion pour éviter de payer de lourds impôts et de subir des humiliations lassantes. Aujourd'hui, des situations similaires les poussent à abandonner leur Eglise et sa mission... Je n'ai pas charge d'enfant et ne veut juger personne. Mais au plan mondial, je crains qu'en fuyant ainsi, nos chrétiens ne prennent la place d'autres personnes qui, en danger, auraient véritablement besoin de trouver asile et sécurité ailleurs.

2. Autre motif probable d'émigration: un manque d'Espérance en l'avenir de nos Eglises, réduites à survivre dans une apparente stérilité spirituelle et apostolique, puisque la liberté de conscience n'est guère respectée et que toute conversion est réputée impossible. N'est-ce pas là un appel à un profond renouveau, en particulier monastique, puisque l'histoire nous apprend comment ces nombreux monastères ont été dans nos pays des centres de rayonnement et de résistance à toute assimilation ou dissolution ?

3. Enfin, n'avons-nous pas nous-mêmes induit nos chrétiens en tentation d'émigration quand nous leur avons appris dans nos écoles non seulement des langues étrangères mais un style de vie et une culture occidentale ?

Que restera-t-il de nos communautés dans quelques années, à ce rythme ? Un tout petit reliquat sans doute, composé de ceux qui ne peuvent partir parce que trop âgés, pauvres ou souffrant d'un handicap. Et peut-être aussi quelques "persans chrétiens" qui n'ont aucune famille à l'étranger ou bien ont été obligés de rompre leurs liens familiaux. Je me défends bien sûr de tout pessimisme. Mais un de nos hiérarques bien informé ne me disait-il pas dernièrement qu'en Turquie, il ne restait guère aujourd'hui que 50 Chaldéens en tout et pour tout ? "Si cette vague n'est pas endiguée, la présence chrétienne autochtone en Orient se limitera un jour aux reliques et aux monuments".

Ce sombre présage, cité par Elie Austa6 n'est pas de moi mais de tous les chefs d'Eglises en Orient réunis à Chypre. C'était en 1990. Depuis, nous nous sommes nettement rapprochés de cette prédiction, du moins en Iran. Or je ne m'intéresse guère aux vestiges archéologiques, fussent-ils le rappel d'un glorieux passé ! Mais je me soucie fort de ceux qui restent envers et contre tout, ainsi que du pays dans lequel ils continuent à vivre.

Bien évidement, nous traversons, peut-être plus que d'autres, une période d'exil. Sommes-nous entrain de devenir un "Petit Reste Fidèle" dont naîtra la Vie pour notre monde? Il ne m'appartient pas de l'affirmer mais de l'espérer et d'œuvrer pour que l'épreuve porte du fruit grâce à l'Esprit Saint et à la fidélité de tous. Car si nous ne devenons pas ce Germe sanctifié par l'épreuve, nous ne sommes, selon les sociologues, qu'une petite minorité en train sans doute de disparaître. Pourtant nous sommes envoyés au service d'une civilisation très ancienne, très riche de valeurs humaines et religieuses et en pleine évolution.

D'ailleurs, je ne vois pas que ce pays, comme d'autres, puissent espérer un quelconque avantage de la disparition de toute présence chrétienne.

© www.oloumi.com - Saturday, 4 December, 2004 17:20