L'apport des savants iraniens au monde : Un peu d'histoire

© par Zia Oloumi

 

Pour comprendre l'apport des iraniens au monde et particulièrement leur contribution à l'essor de la civilisation arabo-musulmane, il faut bien sûr connaître l'histoire de ce pays. Il faut également comprendre pourquoi beaucoup de philosophes et de scientifiques iraniens ont été connus par leurs écrits en langue arabe.

Il faut savoir que sous la dynastie des Abassides (749-1258), c'est une culture arabo-persane née de la fusion entre la culture sassanide (âge d'or de l'empire Perse, 224-647) et la culture arabe qui se diffusera largement dans le monde islamique. Et c'est cette période qui va correspondre à l'âge d'or de la civilisation arabo-musulmane, à laquelle les peuples iraniens ont fortement contribuée.

Mais vant de développer, il nous faudra opérer une première distinction entre les Arabes, les musulmans et les populations qui parlent la langue arabe. Si les Arabes (à considérer que le mot ne se limite pas aux populations de la péninsule arabique mais à ceux qui parlent arabes) parlent la langue arabe, ils ne sont pas tous musulmans. Comme d'ailleurs, les musulmans ne sont pas tous des Arabes. De même, toute la population musulmane ne parle pas arabe (c'est le cas notamment des Indonésiens et des Iraniens, mais aussi des Pakistanais et des Afghans, entre autres).

Ceci étant précisé, il faut également se rappeler que pendant quelques siècles, la langue arabe était la langue véhiculaire au sein de l'empire arabo-musulman comme le latin l'était en son temps en Occident (et le grec auparavant). Ou comme l'anglais l'ai de nos jours.

Or, il faut garder présent à l'esprit que pour s'imposer, les armées Arabes avaient vaincu le vaste empire perse (cf. l'hitoire de l'Iran) malgré des résistances notables des pricipautés (notamment dans la région de Khorassan).

Dominé dans ce vaste empire, les iraniens qui très vite se sont convertis à l'Islam en abandonnant le mazdéisme, ont su malgré tout maintenir marquer leur particularité au sein du nouvel empire. Ils ont su ainsi garder vivant l'usage de leur langue et fonder une branche de l'Islam (le chiisme). C'est pourquoi, durant la période qui se situe entre l'invasion arabe (650) et l'arrivée des Mongols sur le plateau iranien (1219 ap. JC), une confusion a pu se développer entre l'apport des savants iraniens et des savants Arabes.

Mais, s'il est vrai que les oeuvres des savants iraniens ont pu arriver en Occident à travers l'Empire arabo-musulman et en langue arabe, ces savants doivent être considérés comme les génies iraniens et les portes-drapeaux iraniens d'une civilisation musulmane fortement imprégnée de la culture et du mode d'organisation des peuples iraniens. La langue arabe n'a donc servi que de véhicule à la diffusion des écrits des savants iraniens.

L'analyse historique est un élément important de la compréhension de l'apport des savants iraniens. L'histoire de l'Empire perse peut ainsi être distinguée selon deux périodes : avant et après la conquête de l'Islam. Si l'on peut affirmer que l'islamisation de l'Iran a réussi, on peut également affirmer sans se tromper que son arabisation opérée par la dynastie arabe des Omeyyades (642-748) a échoué. En effet, la domination arabe sur l'Iran n'a durée qu'un siècle (contre huit dans le péninsule ibérique) et parce que les peuples iraniens se sont révoltés contre l'occupant arabe, la dynastie des Omeyyades a pu être renversée au profit des Abbassides.

Khorassan (l'une des grandes provinces perses au Nord Ouest du pays et qui comportait en son temps le Tadjikistan, l'Afghanistan et le Turkménistan) était la dernière province à résister aux attaques des Califes musulmans. Elle jouera un rôle primordial dans la sauvegarde de la langue et des traditions persanes.

Rappelons-nous que durant le Moyen âge, connu comme l'âge d'or de la civilisation arabo-musulmane (641-1492), il est de coutume de distinguer deux grands ensembles civilisationnels en Europe et dans la région de la méditerranée et de l'ancienne Mésopothamie, morcelés par la géographie. Le premier est représenté par l'empire arabo-musulman avec ses deux pôles successifs de rayonnement, l'Orient arabe (Damas et Baghdad) puis l'Occident arabe (le Maghreb et l'Andalousie). Le second est représenté par l'empire romain d'Orient et l'Occident chrétien, opposés depuis le grand schisme d'Orient de 1054, à la suite du conflit entre le Pape Léon IX et le patriarche de constantinople Michel Cerulaire et des anathèmes qui furent prononcés.

Une telle distinction laisserait penser que les Iraniens n'avaient pas joué un rôle déterminent dans l'histoire de la civilisation. A y regarder de plus près, la réalité est tout autre. Au sein de l'empire arabo-musulman, le vaste plateau iranien était administré par des gouverneurs désignés par le calife qui siégeait à Bagdad. Or, dès le IXe siècle de l'ère chrétienne, des dynasties telles que les Tahérides, les Samanides et les Saffârides régnaient sur de grandes parties du plateau iranien. A cette même période, les plus importants centres islamiques se trouvaient dans la vaste province du Khorasan et ses nombreuses villes dont Nichapour, Merv, Herat, Boukhara et Samarkand.

Sous les Abassides, les Iraniens avaient réussi à dominer une grande partie de l'administration de l'Empire arabo-musulman, un empire vaste qui s'étendait de l'Espagne à l'Inde en passant par l'Aral et par les déserts d'Arabie. La domination proprement Arabe sur l'Iran n'a réalité durée qu'à peine un siècle (là où elle était de huit siècles en Espagne). Parce que l'Empire Perse préislamique était réputé pour son organisation administrative qu'Alexandre le Grand déjà devait même faire étudier, il paraissait évident que le savoir-faire des Iraniens allait être utilisé par les musulmans notamment pour gérer les nouvelles populations qu'ils venaient de conquérir. De ce fait, les Iraniens ont su occuper d'importants postes au sein de l'administration de l'empire arabo-musulman. Et comme la langue arabe était la langue de l'empire alors, les Iraniens se sont fondus (voire confondus) dans l'empire arabo-musulman, et ainsi leur science, leur médecine, leur littérature (Kelileh ô Demneh, par exemple).

Ce que beaucoup d'Iraniens eux-mêmes oublient (ou veulent peut être oublier ?!) c'est que la mère de l'un des Califes Arabes était une Iranienne. Il s'agit de Al Maamoun, fils de Haroun Al Rachid. Ce dernier a même décidé pendant son règne de transférer sa capitale des territoires arabes vers l'Iran (à Marv, plus exactement). C'est lui qui fondera d'ailleurs, à Bagdad, la « Maison du Savoir » ou en persan « Khaneyeh Farzanegui » ou encore en arabe « Beyt-ol Hakameh », sur le modèle de Gondishapour (ou Jondishapour) iranien (qui existait déjà sous les Sassanides ((224-647 ap. J.-C.). Gondishapour était un centre universitaire tournée vers l'étude de la philosophie et des sciences et une grande école de médecine, avec un enseignement clinique dispensé dans les hôpitaux de la ville. Dans sa version construite à Bagdad, cette institution devait rassembler d'éminents savants de tout l'Empire pour les faire travailler ensemble et pour faire traduire les textes grecs en arabe, notamment ceux d'Aristote. Bagdad, ville de la médecine et de la science, était alors en majorité composée de persans. C'est par ce puissant moteur que la nouvelle culture arabo-persane née de la fusion entre la culture sassanide (224-647) et la langue arabe se diffusa largement dans le monde islamique. Dans le domaine de la médecine par exemple, la science indo-iranienne préexistait celle du monde arabo-musulman. [voir par exemple : A. Hovélacque,"Les médecins et la médecine dans l'Avesta", Revue de linguistique comparée, n°10, 1877, pp. 127-47 ; voir aussi : De la Médecine Persane au cours des âges et en particulier l' Hygiène dans la Perse Antique, par Assad Ghavami]

Il est vrai que ce faisant, les peuples iraniens ont toujours maintenu leur spécificité, notamment par la création d'une branche de l'Islam, le Chiisme. [voir sur le sujet les ouvrages de l'orientaliste Henry Corbin et particulièrement celui-ci : En Islam iranien : aspects spirituels et philosophiques, Gallimard, coll. Bibliothèque des idées, 4 Tomes.]

C'est à partir de là que très vite d'ailleurs, en Iran, les gouverneurs provinciaux ne tarderont pas à se déclarer indépendants et à fonder leurs propres dynasties. Lorsqu'en 819, les Samanides, première dynastie de souche iranienne après la conquête Arabe, commencèrent à reconquérir l'est de l'Iran (Khorassan, province de la Perse, Afghanistan, jusqu'en Inde) et ont fait de Samarkand, de Boukhara et de Harat leur capitales, le persan a repris un peu de vigueur. Les émirs samanides metteront à profit leur force économique et militaire pour faire de leur cour de Boukhara et de leurs capitales régionales (Samarkand, Balkh, Marv, Neichapour) des foyers de vie intellectuelle, rivaux de Bagdad. Outre la culture arabe classique, ils encourageront l'éclosion de la littérature en langue néo-persane et, bien que sunnites, accorderont leur protection à des penseurs dont les idées ne relevaient pas toujours de l'orthodoxie. Parmi les plus grands lettrés protégés par les Samanides on peut citer les poètes Roudaki et Daghighi, l'historien Bal'ami, les médecins philosophes Razi (Rhazès) et Avicenne. Il est pourtant de coutume pour une partie des historiens de les considérer, à tort, comme des savants Arabes.

En 945, la dynastie chiite iranienne des Bwayhides (ou Bouyides) s'emparera de Bagdad, mais elle sera renversée par des envahisseurs, des nomades turcs seldjoukides, sunnites, qui étaient déjà nombreux dans les armées du califat abbasside et qui prendront Bagdad en 1055. C'est durant cette période que Ferdowsi transcrira par écrit et en persan les histoires orales de la mythologie perse (dans « Le livre des Rois » ou Shahnameh). Son oeuvre est le symbole de la renaissance de la culture persane face à la domination arabe.

De par cette résistance culturelle à l'est de la Perse, les iraniens seront, dès 913, la nation qui brisera l'unité du monde musulman. En se posant comme une nation avec sa propre langue (face à l'arabe), et surtout en installant sa capitale à Shiraz, l'Iran marquera sa différence à l'égard des autres nations soumises de l'Empire arabo-musulman. La dynastie Turque des seldjoukides confirmera ce mouvement (en fédérant les populations de la mer d'Aral) et renforcera la particularité des peuples iraniens (notamment des Tadjiks).

Par ailleurs, il est utile de préciser que les penseurs, savants et artistes iraniens se sont abreuvés simultanément à deux sources. De sorte que deux mouvements parallèles ont influencé le paysage culturel de cette époque. Le premier courant s'identifiait à la culture arabo-islamique qui s'était surtout ancrée dans les importants foyers religieux, savants et philosophiques du nord-est d'où étaient issus de grands penseurs tels que Farabi, Razi et Ibn Sina (ou Avicenne). Le second courant prenait ses assises dans la culture persane, se distinguant, dans ces régions, par l'avènement du persan, né, dans le sillage de l'évolution du vieux persan et du parsi tardif. Les premiers poèmes persans et la composition du monument de la poésie épique persane, le Shahnameh ("Livre des Rois") ont ponctué ce dernier courant. Mais la coexistence des deux courants, durant de longs siècles, au sein de la société iranienne a caractérisé la culture persane.

Voilà pourquoi, il est fallacieux, ou du moins inexacte voire réducteur, de parler de savants arabes pour qualifier l'apport des savants qui évoluaient pendant l'âge d'or de la civilisation arabo-musulmane. Ibn Khaldoun, historien et philosophe arabe de renom du XIVe siècle, pouvait lui-même écrire :

« C'est une grande vérité que la majorité des savants musulmans étaient, sauf quelques uns, tous des non arabes et pour la plupart des Iraniens. La quasi-majorité de ceux qui connaissaient les Hadith et qui les avaient préservés pour les musulmans étaient des Iraniens ». Il ajoutait plus loin : « Personne, à l'exception des Iraniens, ne s'est vouée à rédiger et à sauvegarder les sciences. Voilà pourquoi ils sont la manifestation par excellence de cette parole du Prophète qui avait déclaré : « Si la science est accrochée au cou du ciel, seul un peuple issu des persans aura l'honneur de l'avoir ».

L'éminent historien connaissait particulièrement l'histoire de la Perse pour ne pas négliger l'apport des savants iraniens au monde musulman et à la civilisation.

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Voici pour mémoire quelques personnalités iraniennes qui ont apporté à la science et à la médecine :

  • Abu Nasr Farabi (Al Farabi en arabe) (872-950) : Scientifique et philosophe iranien, ses parents étaient persans même s'il s'installe en territoire turcophone puis à Bagdad.
  • Abu Reyhan Biruni (ou Birooni) (973-1048) : (il est né à Kharazm, actuel Ouzbékistan et il est mort en Afghanistan), voir aussi ou encore. Versé dans les sciences mathématiques, astronomiques, physiques, naturelles, il se distingue également comme géographe, historien, chronologue, linguiste, observateur de moeurs et reçoit de son temps le surnom de « Maître ». Son oeuvre comprend 113 ouvrages mais beaucoup ont été perdus.
  • Ibn-e Sinaa (Avicenne ou Abou-Ali Sinaa) (980-1037) : médecin et philosophe iranien.
  • Omar Khayyaam (1048-1131), astronome et mathématicien (dont les travaux scientifiques ont été publiés, à Moscou, en 1961), considéré comme un esprit libre, sinon comme un libre-penseur.
  • Mohammad Ibn Zakariya Razi (1149-1209) : Médecin et scientifique iranien, né à Rey (Iran), voir aussi.

Voir aussi :

Parmi les penseurs et poètes iraniens :

  • Hakim Abol Qasem Ferdowsi Tousi (935-1020), qui a écrit Shah-nameh (L'Epopée des rois ou Livre des Rois).
  • Roudaki (mort en 940)
  • Avicenne (Abou-Ali Sinâ) (980-1037)
  • Omar Khayyaam (1048-1131), poète, astronome et mathématicien (dont les travaux scientifiques ont été publiés, à Moscou, en 1961), considéré comme un esprit libre, sinon comme un libre-penseur.
  • Attâr (« le droguiste ») (1140 à 1230 )
  • Jalâloddin Rumi, dit Molavi ou Molaanaa, (1207-1273)
  • Saadi (mort en 1292) - Saâdi , Mucharrif al-Dïn Sadi ou Saadi,Poète persan né à Chiraz entre 1184 et 1213 et mort entre 1290 et 1292. Sa vie est connue par les allusions que contient son oeuvre et aussi par diverses biographies qui ont longtemps accompagnées les légendes le concernant. Il aurait été le fils de Muslib al-Dïn 'Adb-Allah, lieutenant du Fars Sa'd-ibn-Zengi, ce qui lui vaut le surnom de Sa'di ou «ami du Sa'd».
    Après de nombreux voyages (Bagdad, La Mecque, Syrie...), il revint à Chiraz vers 1258 pour se fixer dans un petit ermitage à vingt minutes du centre-ville où il serait mort centenaire. Son oeuvre, écrite dans une langue pure et harmonieuse exprime avec beaucoup de souplesse les sentiments d'un homme qui a connu tous les plaisirs et tous les déboires.
  • Hafêz de Shiraz (mort en 1389)

Voir aussi : La poésie en Iran et dans l'Avesta

Pages d'information générale sur l'Iran

 

© www.oloumi.com - Monday, 18 July, 2005 20:48